Refuser le Goncourt

En vous promenant entre les rayonnages d’une librairie, votre attention s’arrête-t-elle aux têtes de gondoles, les livres primés vous attirent-ils ? Sont-ils selon vous la preuve que ce doit être un bon livre ? L’autorité de l’Académie exerce-t-elle une influence sur vos achats littéraires ?

C’est un 18 décembre, en 1903, le premier prix Goncourt est attribué. Cette éminente récompense qui consacre un ouvrage littéraire d’imagination en prose paru dans l’année, est un rendez-vous médiatique incontournable dans le milieu culturel mondain.

L’intention initiale des frères Goncourt étaient de  permettre aux meilleurs écrivains de vivre de leur plume en les rémunérant d’une coquette somme. En raison de l’inflation, ce capital immédiat est aujourd’hui plus que symbolique (10€) mais la notoriété, elle, est convoitée par beaucoup. Les retombées économiques ne sont pas non plus pour déplaire aux éditeurs dont les livres primés s’écoulent généralement en millions d’exemplaires dans les librairies et qui peuvent grassement se servir du bénéfice au passage.

Considéré comme le plus prestigieux des prix littéraires, il n’est est pas moins décrié. Soupçonné d’être sulfureuse, l’Académie Goncourt favoriserait un certain type d’écriture, académique, un certain genre, masculin, il copinerait avec certaines maisons d’édition bien en vue : bref, une critique féroce s’abat régulièrement contre elle. Par ailleurs, comme tout concours de ce type, rien ne garantit que les illustres et majeurs écrivains retenus par l’histoire y figurent en bonne place. En somme, décrocher une bonne position au concours n’est preuve de rien. Surtout en matière d’art, qui serait en droit de juger la qualité relative des œuvres à comparer ? Selon quels critères ? Chacune a sa saveur, son unicité, chacune fait l’objet d’une interprétation subjective. Maurice Sartre, après avoir refusé le Prix Nobel de Littérature, se justifie sans gêne : l’idée de classement serait étrangère à la littérature, violemment immature et scolaire. Face à ces bons points, il éprouve le dégout d’être ramené dans une logique de cour d’école. Au contraire, tout art vaut la peine, surprend, déplace quelque chose, elle ne pourrait se résigner à être assigné à une place figée dans une fortuite nomenclature.

Outre les critiques adressées à l’institution, les auteurs récompensés voient parfois dans ce prix un cadeau empoisonné : les sommets attirent la foudre.  C’est que l’écrivain est mu par une ambigüité inconciliable : entre un besoin de reconnaissance et la nécessité de cheminer seul, loin des jugements de la critique académique. La « réussite » littéraire et ses conséquences (argent, honneurs, médiatisation, etc) ferait courir à l’écrivain un grand danger : il le condamnerait la sécheresse, à un certain blocage artistique qui le rendrait mutique, paralysé par la crainte de ne pas décevoir, la peur d’être attendu, épié même, piégé en somme. En devenant figure d’actualité, l’écrivain n’est plus reconnu pour ce qu’il écrit, mais parce qu’il est simplement un événement mondain. Bien souvent, il a l’amère impression d’être une marionnette en prise à une machinerie infernale et absurde ; l’image qu’on lui a collée ne lui ressemble pas.

Mais refuser le prix serait considéré comme de la vanité, de la prétention : n’est-il pas est vain, finalement, de cracher dans la soupe qui vous a nourri? C’est la position qu’a pourtant défendu Julien Gracq, dans son acerbe pamphlet La littérature à l’estomac s’insurgeant contre les Goncourt. Ce mouton noir, snobant le pouvoir de l’institution et se moquant des prix, recevra pourtant les honneurs de l’Académie un an plus tard, en 1951, pour son roman Le Rivage des Syrtes. Restant intègre, il les refuse en bonne et due forme ; mais déjà la machine infernale est enclenchée, contre laquelle il ne peut rien. Tel des sables mouvants, il ne peut y échapper ; refuser ne fait que jeter plus d’huile sur le feu, ne fait que rajouter au bruit de la médiatisation et l’enlise encore plus : l’institution lui a démontré son pouvoir. Y aurait-il donc quelque chose de morbide à ce système, contre lequel on ne peut pas se détourner ?

  • Et toi, qu’en penses-tu ? 
  • A-t-on le droit de refuser les honneurs qui te sont offert ? 
  • Dois-tu irrémédiablement les accepter ? Qu’importe le prix qu’il te faudra en payer?

*Tiens, en passant, une petite anecdote que tu dois connaitre sur le Goncourt :

Tu sais sans doute que le prix ne peut être décerné qu’une seule fois à un même écrivain. Alors, si certains le refusent, un autre déroge à la règle et l’a obtenu 2 fois, mais ce n’était pas intentionnel –ni de la part de l’Académie, ni de la part de l’écrivain. Devines-tu comment cela a été possible ? C’est un prix décerné d’abord à Romain Gary pour son roman Les Racines du ciel, 1956. Mais quelques années après sa nomination, la critique se désintéresse de lui. Changeant son fusil d’épaule, il n’a pas dit son dernier mot : l’auteur change son nom de plume, et publie sous le pseudonyme d’Émile Ajar, son double, qui obtiendra aussi le Goncourt en 1975 pour le roman La Vie devant soi ! Une double identité qu’il a niée jusqu’à sa mort suicidaire quelques cinq années après la remise du prix, alors empêtré dans le mensonge et en voie de perdre totalement le contrôle de sa supercherie.

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