Chez soi comme ailleurs

« D’où viens-tu ? »

Anodine, cette question ? A en croire le réflexe défensif avec lequel certains y répondent, on est en droit d’en douter. 

« Comment ça ? Ca fait 20ans que j’habite ici ! » nous répliquera-t-il. Autrement dit, derrière la question, l’interlocuteur percevrait une agression, un présupposé implicite. Un présupposé auquel il n’adhère visiblement pas, sans vraiment savoir le définir et sans vraiment savoir pourquoi il s’y oppose. 

Mais quel est ce présupposé éventuel, perçu ici comme une menace?

« Les Serruriers Magiques » (Comédie Musicale, T’es qui dis, t’es d’où ?)

Eh oui, quoi, après tout, quel curiosité nous pique à vouloir connaitre l’origine d’une personne ? Pour mieux lui coller une étiquette ? Pour le ranger aisément dans une case, une catégorie stéréotypée et nécessairement réductrice, totalement tronquée ou fabriquée de toutes pièces ? Si là est bien cachée la raison, notre question revient effectivement à faire affront à notre interlocuteur, dont l’identité, loin de se conformer à un cliché conventionnel, est pleine, unique et particulière. Et si on lui a demandé, serait-ce parce qu’on insinuait qu’il venait d’ailleurs ? Que son attitude ou son langage seraient « hors normes » ou inadaptés au contexte culturel présent? Malgré les airs parfois bénins et innocents de cette simple demande, nous nous verrions illico incriminé d’une forme de discrimination irritante, coupable d’un délit de facies. Et puis, « tu es d’où ? » n’est pas sans résonnance avec « retourne chez toi ». Gros présupposé hâtif. Et si je n’ai tout simplement pas de « chez moi »…

Ici et là-bas

« Les Serruriers Magiques » (Comédie Musicale, T’es qui dis, t’es d’où ?)

De son côté, notre interlocuteur vexé pourrait sentir un léger trouble se profiler. Origine refoulée ? Refus d’être assimilé à un certain stéréotype national ou régional fabriqué parfois de toute pièce par l’étranger ? Affirmation d’une appartenance beaucoup plus hétéroclite ?  Identité complexe pavée de multiple pierres d’ici, de là-bas et d’ailleurs ? 

Et quid de notre « chez soi » quand aucune communauté ne nous reconnait comme sien, quand on n’est ni d’ici ni de là-bas ? Refoulés par les uns, rejetés par les autres. Les racines multiples des populations « nomades » pourtant croissantes ne sont pas toujours faciles à assumer. Ce que les Serruriers Magiques relèvent avec brio dans leur comédie musicale. Pour consulter les paroles de la chanson « T’es qui dis t’es d’où ? », c’est par ici que vous trouvez la clé.*

Comment savoir exactement où est « chez moi » quand les expériences de ma vie m’ont fait habiter des lieux à géométrie variable. Quand le hasard des migrations m’a mis en demeure de reconstruire depuis la base à chaque nouveau départ. A chaque fois, un nouveau développement de mon identité, une nouvelle connexion à l’environnement, la découverte d’une relation différente à l’ « habiter », cette intime connivence de l’homme et de sa demeure. C’est qu’il existe Trente six manières d’être chez soi, nous rappelle Jacques Pezeu-Massabuau. 
C’est dire si la notion « chez soi » ne va pas de soi, tant elle renvoie aux dimensions intimes, sociales et physiques.

« En poète l’homme habite sur cette terre »  –  Hölderlin

Chez soi à son image

« Chez »casa, en latin, « la maison ». Certes, le chez-soi est avant tout un logement, celui dans lequel on a ses habitudes. C’est le cadre du familier, du connu, garant d’un sentiment de sécurité. Avoir un toit représente d’abord une protection. On retrouve ce toit dans l’étymologie et la formation du verbe protéger. De Tegere « couvrir » découle naturellement protéger (protegere) et toit (tectum).

Poursuivons notre éclairante enquête étymologique.

Demeurer, en latin vient de « mora« , retard et « morari » rester, que l’on retrouve d’ailleurs dans « morada« , la demeure espagnole. C’est donc un lieu où l’on s’attarde.

Par ailleurs, « morada », tout comme « demeure » rappellent la parenté avec la racine latine « mor, mores » les moeurs et la morale.

Ce qui conduit Heidegger à voir l’ « habiter » comme condition même de la vie humaine. L’homme, « animal politique », se doit de vivre comme un habitant, c’est son « ethos », sa propre façon d’être. Sa manière de demeurer conditionne son positionnement dans le monde et face aux autres. C’est en cela qu’il est en quête d’un pied à terre, un territoire qu’il va teinter de sa subjectivité propre, de son caractère, de sa vibration et de ses moeurs. Il s’incarne dans son logement.

Par conséquent, être « chez soi », ne consiste pas seulement à occuper un lieu. C’est bien plus que cela. Ce n’est pas seulement l’espace que l’on investit et que l’on aime. C’est aussi et surtout ce qu’on met de soi à l’intérieur cette demeure. Cette charmante locution qui émerge au XVIIe siècle a trait au cocon, au foyer, celui-là même autour duquel on se réunit dans la chaleur du confort et de l’intimité familiale. Tout comme « Home, sweet home » se voit affublé d’une connotation plus affective que le simple « house ». Enveloppé, voire retranché dans son univers personnel, coupé du monde extérieur étranger. Ce lieu pour soi peut-il être un lieu fictif, celui de la rêverie et du symbolique ? Peut-on habiter dans des lieux « psychiques », à la manière des Hikikomori ou les Otaku qui, s’enfermant dans les espaces virtuels des mondes numériques, perdent tout contact avec la réalité extérieure et n’entretiennent plus de relations humaines. A toute échelle, celle de l’Etat, comme celle de l’espace domestique, ou de son imaginaire, on établirait donc des frontières délimitant le chez soi du chez l’autre. Le « chez soi » rend-il donc la cohabitation caduque ?

Pourtant, si on l’associe souvent à la douceur rassurante du familier, le « chez soi » peut rapidement devenir une prison dans laquelle on suffoque; et rester chez soi être assimilé à une séquestration. Pas si évident de demeurer vraiment face à soi-même, confiné en soi. On l’a bien constaté lors des confinements liés aux politiques de prévention face au Covid19. L’isolement social est anxiogène. Finalement, « tout le malheur des hommes [ne vient-il pas] de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », comme le déplore Blaise Pascal ? D’autre part, les habitudes, qui trouvent à loisir dans le « chez soi » leur terrain d’expansion, ont ce côté oppressant et insoutenable. D’où la nécessité d’aller prendre l’air et de se nourrir de l’altérité et de son étrangeté, pour n’être pas submergé par un trop plein, une overdose et un dégoût de soi-même. Evitons à tout prix la nausée sartrienne !

Cet attachement au territoire, doté d’une charge symbolique et imaginaire essentiel, ne saurait donc perdurer sans heurts. « De la maison au pays natal, les lieux sont pour le psychisme un ancrage aussi essentiel que dangereux », rappelle Isée Bernateau dans son essai Vue sur mer. Au cours d’une vie, on rencontrera plusieurs désencrages nécessaires ou amarrages impossibles, ne serait-ce qu’à l’adolescence, période de remaniement profond de son rapport aux lieux. S’éloigner des « hauts lieux » de son enfance, un impératif pour grandir ?

Quand le lieu nous habite

« Ou bien s’enraciner, retrouver ou façonner ses racines, arracher à l’espace et le lieu qui sera vôtre, bâtir, planter, s’approprier millimètre par millimètre son « chez soi » : être tout entier dans son sillage,                  se savoir cévenol, se faire poitevin.

Ou bien n’avoir que ses vêtements sur le dos, ne rien garder, vivre à l’hôtel et en changer souvent, et changer de ville, et changer de pays ; parler, lire indifféremment quatre ou cinq langues, ne se sentir chez soi         nulle part mais bien presque partout. »

Espèces d’espaces, Georges Perec

« Etre, c’est être situé » affirme Merleau Ponty. C’est être dans une relation particulière à cet environnement. Comment définir cette relation ? Comment fait sa marque, comment est-ce qu’on « habite » un lieu ? Doit-elle impliquer une prise de possession, une appropriation foncière ? Exige-t-elle une disposition mobilière et un aménagement spécial conforme aux goûts intimes et personnel du locataire, à l’instar des intérieurs exotiques de Pierre Loti en sa résidence de Rochefort ? L’architecture et le rapport à la nature, au paysage jouent-ils un rôle ? Pour certains, sans doute, pour d’autres, pas nécessairement. Si de l’Orient vers l’Occident, l’habitat idéal se décline en autant de variantes, c’est qu’on entretient chacun un rapport affectif particulier avec l’espace vécu. (cf. Augustin Berque, Histoire de l’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident)

Finalement, peut-on avancer qu’on habite un lieu quand un lieu nous habite, au point d’y pouvoir reconnaitre un cocon familier ? Ce qui demeure, c’est que le refuge que l’on choisit de faire sien, le temps d’un voyage, de quelques mois, d’un pan de vie, c’est lui qui rend l’homme conscient de ce qui le sépare du monde sans cesser de l’y rattacher (E. Levinas)

"Ubi bene, ubi patria"

« Les mots – je l’imagine souvent – sont de petites maisons, avec cave et grenier. Le sens commun séjourne au rez-de-chaussée, toujours prêt au ‘‘commerce extérieur’’, de plain-pied avec autrui, ce passant qui n’est jamais un rêveur. Monter l’escalier dans la maison du mot, c’est, de degré en degré, abstraire. Descendre à la cave, c’est rêver, c’est se perdre dans les lointains couloirs d’une étymologie incertaine, c’est chercher dans les mots des trésors introuvables. Monter et descendre, dans les mots mêmes, c’est la vie du poète. » 
Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, PUF, 1961, p. 139.

Chez soi n’est donc pas nécessairement son lieu de naissance ou le berceau de ses racines ancestrales. Faisant fi des frontières, du Vaterland ou de la patrie, le « chez soi » n’a que faire des limites imposées par l’Etat ou la famille. « Là où on est bien, on est chez soi », comme affirme la maxime latine. Et l’on peut même, comble du déshonneur à la nation !, se sentir chez soi, ou du moins « comme chez soi » ailleurs dans le monde. Aussi contre intuitif que cela puisse paraitre, on peut trouver dans l’exotisme un horizon familier. Chez soi est le pays que chacun porte à l’intérieur de soi. Idée qu’un mot allemand, typiquement allemand, transcrit à la perfection : il s’agit de « Heimat ». Un mot qui en français ne trouve pas son pendant et qu’il est difficile de traduire sans le dénaturer.

Clin d’oeil sur la chaîne épistolaire sur le thème « Chez soi, c’est où? » (avril-mai 2022)

A l’heure de la mobilité toujours croissante des populations, au fil des ancrages et au rythme des déracinements, comment définirais-tu ton rapport aux lieux que tu fréquentes. Comment sait-on que l’on est « chez soi » ? Quelles conditions sont requises pour pouvoir affirmer une telle assomption? A partir de quand est-ce qu’on habite pleinement un lieu ? Et qu’est-ce qu’ « habiter » signifie au juste ? Une fois chargé de toutes ses dimensions symboliques, imaginaires et physiques, ça pourrait bien être bien moins anodin que ça en a l’air.

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