Comment incarner un nouveau mode de pensée. S’approprier vraiment les langues étrangères.

 

« Avoir une autre langue, c’est posséder une deuxième âme ». C’est l’affirmation que l’on prête à Charlemagne, à l’heure où lui-même maîtrisait le francique rhénan (l’ancêtre de dialectes germaniques), sa langue natale, qu’il tenta d’imposer sur le territoire unifié. 

Et c’est vrai qu’à y regarder de près, remarquez-vous que vos idées, votre manière de pensée, de voir le monde et de réagir ont tendance à être différentes selon les langues que vous parlez. Parfois même, le timbre de notre voix s’adapte naturellement. En anglais, pour moi, tout baisse d’un ton : mon do résonne en la à la tierce inférieure. 🙂 Je transpose, tel un musicien. C’est un phénomène assez curieux. 

 





"Avoir une autre 
langue, c'est posséder
une deuxième âme "

Charlemagne

Notre cerveau semble associer la langue et son environnement, ses normes sociales  et ses codes qui lui correspondent. En fait c’est même prouvé. Mais laissez-moi vous conter une anecdote personnelle pour vous montrer que ce phénomène peut avoir de réelle conséquences. Un jour d’été, au beau milieu d’une colonie de vacances, je me souviens avoir dû conduire une fourgonnette dans les faubourgs du sud de l’Angleterre, pour aller dévaliser le magasin général du quartier et nourrir une quinzaine de bouches d’adolescents affamés et impatients. Pas habituée à la conduite à gauche, me voilà arque-boutée sur le volant, sur une petite route de campagne, à l’affut de tout, et veillant à déprogrammer mon cerveau pour inverser tous les codes. Pas une tâche facile ! Mais tout allait à peu près bien jusqu’à ce que mon collègue, assis à droite, ne se mette à énumérer en français la liste de course longue comme un bras. Sans m’en rendre compte, inconsciemment, au détour d’un carrefour, me voici retournée à gauche ! En l’espace de quelques fractions de secondes, un appel de phare ami et c’est la panique à bord : un grand frisson a traversé la moelle épinière de mon collègue effaré avant qu’il ne me presse d’injonctions urgentes à revenir dans ma ligne. Consternation et incompréhension de sa part, affreuse honte teintée de soulagement d’avoir évité le pire de ma part. Lui qui n’avait pas le permis de conduire ne pouvait pas comprendre à quel point mon cerveau automatisé ne répondait plus aux commandes pourtant basiques que ma volonté lui formulait à cet instant précis. C’était comme un gros bug avant que je parvienne à regagner le côté gauche en quelques secondes.  Ce type d’expérience, partagé par beaucoup, rend parfaitement compte de ces connexions entre langage et modalités de pensée. 

L'hypothèse Sapir-Whorf revisitée par la science expérimentale

«Quelle est donc exactement l’influence réciproque des opinions du peuple sur le langage et du langage sur les opinions? » se demandaient déjà Edward Sapir et son élève Benjamin Lee Whorf, en 1757, les membres de l’Académie de Berlin. Autrement formulé, est-ce que notre manière de percevoir le monde, les autres, soi-même, est déterminée par notre langage ? Est-ce que nos représentations mentales dépendent de la structure de notre langue ? Sommes-nous résolument amenés à penser différemment jusqu’à rendre nos cultures hétérogènes les unes les autres ? Doit-on concéder un relativisme linguistique, conformément à l’hypothèse Sapir-Whorf ? 

Dans la suite de cet article, embarquez avec nous pour comprendre dans quelle mesure cette hypothèse est vérifiée ou doit être nuancée et pourquoi vous devez dans tous les cas commencer à repenser votre apprentissage des langues en conséquence:

-commencer par lâcher prise sur votre structure linguistique natale et vous rendre prêt à toute malléabilité, à toute adaptation, repenser vos catégories de pensées, repenser vos évidences à la lumière d’un éclairage linguistique étranger;

abandonner la tentation de la traduction calque: Ne tombez pas dans le « mirage de l’équivalence ». Toute traduction est nécessairement trahison, approximation. Considérer donc au contraire les échos et les écarts de sens pour ouvrir le monde avec des mots et avec les autres. Ce vrai travail de traduction fait vibrer les frontières des langues, fait sentir leur intraductibilité.

«  La traduction est  comme un art de la fugue, c’est-à-dire, si  bellement, un renoncement qui accomplit. […] Il faut consentir à cet échappement, et ce renoncement est la part de soi qu’en toute poétique on abandonne à l’autre. L’art de traduire nous apprend la pensée de l’esquive, la pratique de la trace qui,  contre  les  pensées  de  système,  nous  indique  l’incertain,  le  menacé, lesquels convergent et nous renforcent. Oui, la traduction, art de l’approche et de l’effleurement, est une fréquentation de la trace »   –Edouard Glissant 

-comprendre dès le départ et naturellement la représentation du monde que partagent les gens avec qui vous voulez communiquer

En faisant de la langue une incarnation de la pensée, et non un objet à penser, son apprentissage peut alors devenir « désirable ». Voilà de quoi booster votre motivation!

Les romantiques allemands du XIXe siècle avaient cette belle métaphore à propos de l’art de traiter les langues.
Ils disaient qu’une langue est comme un filet qu’on jette sur le monde, et selon les mailles du filet, l’endroit où on le jette, la manière de le jeter et de le relever, il remonte différents poissons. Une langue est ce qui ramène certains poissons, un certain type de monde.

Un voyage vers d'autres modes de pensée

Allons examiner sur le terrain s’il existe bien ces « univers mentaux » liés aux langues.

Que la langue soit la trace fidèle d’un mode de pensée que le peuple construit et fait évoluer, ou que les représentations du monde et les valeurs partagées par un peuple soient en retour déterminées par la structure des langues employées, traces fidèles d’un certain mode de pensée.

Bref, voyons si on peut valider l’hypothèse du « déterminisme linguistique ». Interrogeons les limites de cette hypothèse. Et tirons parti de nos découvertes. Commençons donc sans plus tarder notre voyage à travers les langages. Attachez vos ceintures, c’est parti!

1. Première escale: L’orientation dans l’espace

Cap sur Queensland, en Australie où on va aller à la rencontre des Aborigènes de Pormpuraaw, tout à fait à l’ouest de Cape York : on fait connaissance avec le peuple Kuuk Thaayorre. 

« Bonjour, Comment vas-tu ?

-je suis à totalement l’ouest !

-A bon, tu as mal dormi…

-Mais non, j’ai passé une nuit paisible, pourquoi ? Je te dis que je suis précisément au Sud Ouest. « 

Mmm, les premiers mots échangés nous laissent perplexes et excités de curiosité. Pour se comprendre, il va bien nous falloir bouleverser notre espace mental. A peine accueillis, on s’aperçoit que chez eux, on entre dans une toute autre dimension : ils nous saluent jovialement après avoir systématiquement indiqué leur direction dans l’espace. 

« Pour fêter ton arrivée, lève donc ton verre en direction sud-sud est, tu veux ? « 

Ici, pas de droite ou de gauche. Toutes indications sont données par les points cardinaux. Etre perdus en forêt, ça ne doit jamais leur arriver. Je mets au défi quiconque prétendrait posséder un meilleur sens de l’orientation. Jusqu’alors, nous pensions que les humains avaient des capacités de représentation spatiale limitées, plus lacunaires que certaines autres créatures, sous prétexte que nous n’avions pas de polarité magnétique dans notre squelette. Bla Bla, ce n’étaient que des excuses infondées. La preuve en chair et en os. En fait, si ta langue et ta culture t’entrainent à développer cette capacité, rien de physique ne t’empêche de le faire !

 

2. Deuxième destination : La perception du temps

On commence juste à s’y habituer qu’il nous faut partir vers la Bolivie rencontrer les Aymaras.  Pour leur expliquer notre périple, on leur montre notre échéancier à grands renforts de geste d’avant en arrière pour signifier ce qu’on envisager pour l’avenir et les expériences qu’on a laissées derrière nous sur le chemin: « voilà ce qu’on vient de faire et là où on ira, après vous avoir quitté… » D’un œil dubitatif et placide, ils nous regardent, confondus. On comprend après plusieurs heures passées à leurs côtés que dans leur langue, la perception du temps qui passe est toute autre, et à vrai dire, déboussolante pour nous aussi : le passé est devant (parce qu’on le connait) et futur derrière (car on ne le voit pas). Bien, c’est tout aussi logique ; c’est simplement différent. Sûr qu’à y réfléchir de plus près, ça va changer nos perspectives et qu’on va moins courir après le temps…

C’est le même décentrement que nous serons amenés à expérimenter avec les Hopi, peuple amérindien qui vit aujourd’hui dans l’actuel Arizona. Eux, ne possèdent pas de catégorie de temps. Pour marquer le temps qui passe, ils opposent simplement le vécu au non vécu. Pas de temporalités…Mais ce n’est pas la seule langue ainsi : l’hébreu, l’aztèque ou le maya ne distinguent pas non plus les temps selon une ligne où le passé ne serait plus et l’avenir pas encore arrivé. Fatigués par la route montagneuse, l’un de nos hôtes lance cette phrase énigmatique : « il/dormir/six heures ». Elle peut donc s’interpréter de multiples façons :

– « il avait dormi six heures »

– « j’ai dormi six heures »

– « il dort six heures »

– «  il va dormir six heures»

– « il dormira six heures »

Ignorant encore comment interpréter le contexte, le mystère restera pour nous entier jusqu’au petit matin suivant, où on constate qu’on nous réveille environ 6 heures après notre coucher.

A chaque fois, nous avons découvert que la langue de nos amis ne pouvait envisager de temps linéaire comme nous autres. De même, à partir de nos catégories de langues occidentales, nous n’aurions jamais cru que l’on puisse percevoir le temps avec aussi peu de stress. 

D’ailleurs, si ces distorsions de la perception du temps t’intéresse, je te conseille le film Premier Contact, réalisé par Denis Villeneuve à partir d’une nouvelle littéraire de Ted Chiang. Dans ce long métrage, une experte des sciences du langage essaie de décrypter celui utilisé par les extraterrestres qui viennent d’arriver sur Terre. Le tournant du film intervient lorsque – attention, spoiler alert – l’experte se rend compte que contrairement aux humains, les extraterrestres utilisent le passé, le présent, et le futur… simultanément ! En apprenant leur langue écrite en cercle, Louise apprend « à courber le temps », et donc à obtenir la capacité d’agir dans le présent pour avoir une action future qui devient passée, qui influe donc sur son besoin présent via le passé. Être capable de parler la langue extraterrestre offrirait alors la possibilité de comprendre l’univers d’une façon radicalement différente. N’est-ce pas passionnément stimulant ! Dans la vie réelle, il en va de de même avec nos amis Aymaras qui conçoivent le temps de manière égocentrique, ou avec nos copains Hopi pour qui l’idée de temps n’est tout simplement pas concevable : Appréhender le concept de « temps » autrement que sous la forme d’une ligne droite reliant un point A à un point B, comme nous autres occidentaux, c’est un véritable voyage pour l’esprit. Il sort de son carcan habituel pour découvrir d’autres possibles vers où se déployer avec émerveillement. 

3. Direction les Chiffres et les Nombres

Reprenons notre itinéraire : nous avons rendez-vous avec les pirahã. Ils nous attendent au cœur de l’Amazonie, le long du fleuve Maici. On les trouve sur leurs embarcations, de retour de la pêche. On leur demande alors naturellement si la pêche a été fructueuse et combien de poissons ils ont attrapé. Impossible de répondre avec exactitude. On saura simplement qu’ils en ont trouvé « beaucoup » à une petite distance d’ici. Où exactement, difficile à savoir également. En fait, ils n’ont pas de mots pour décrire les nombres exacts, ne peuvent pas compter et ne peuvent pas déterminer des quantités précises. On s’aperçoit alors qu’associer un vocable à une quantité- le nom des nombres que l’on connait depuis tout petit- ça ne va pas de soi, et que si l’on n’avait pas appris ce code et la manière de l’utiliser, tout comme eux, on n’aurait pas eu de mémoire pour exprimer la quantité exacte. Comme eux, on n’en aurait sans doute pas non plus éprouvé le besoin.

 

Il parait aussi qu’ils ne distinguent pas les variétés de couleur dans leur langue. Est-ce à dire que pour eux, vu que rien n’y est associé, noir ou blanc ne fait aucune différence ? Ca, on n’en sait pas encore suffisamment pour juger.  

4. Détour par la perception des couleurs

Quelle n’est pas notre surprise, en débarquant à Moscou ! L’agent de la clientèle à l’aéroport nous enjoint d’acheter un ticket bleu pour nous acquitter des charges de transport en commun. Consciencieux, nous nous exécutons aussitôt au guichet automatique. Ticket en poche, nous nous engouffrons dans le tunnel humide du métro bondé. Voilà que les contrôleurs débarquent par surprise dans la rame. Confiants, nous présentons nos tickets bleus. L’agent à moustaches relève alors le menton, repositionne ses lunettes en nous dévisageant : 

-Que se passe-t-il ? Quelque chose ne va pas ? 

-Pourquoi avez-vous payez autant pour ce ticket ? Vous prenez l’Orient Express, pauvres diables ? 

-Euuhh, non, pourquoi ? On a pourtant choisi le ticket BLEU ! 

-Mais c’est le ticket bleu qu’il vous fallait ! Pas celui-ci, pardi ! Et il nous brandit le ticket valide devant nos yeux incrédules.

Bien sûr, dans sa langue, ces deux bleus à sont différents mais à nos yeux, bien franchement, on n’y voit que du feu : pas l’once d’une différence.

Il a été prouvé par la neuroscience que les Russes distinguent plus vite les couleurs proches. Dans le cerveau, cela se traduit par une réaction surprise au moment de la perception des différentes couleurs quand les nuances de couleurs varient très progressivement du bleu foncé vers le bleu clair. Pourquoi y parviennent-ils avant nous ? Parce que leur langue a prévu cette distinction catégorique des couleurs. Vous savez sans doute qu’il existe dans les confins arctiques plus de 10 nuances de blanc pour décrire la neige. Question de survie, sans doute! Chacun s’adapte à son environnement. Celui-ci conditionne notre langage et notre perception du réel. 

blog_Himba

A l’inverse, notre voyage en Namibie auprès des Himba nous montrera avec stupéfaction que ce peuple ne distingue pas le bleu et le vert mais qu’il est en revanche imbattable à percevoir différentes valeurs de vert. 

La teinte du carré vert entouré ci-contre est légèrement différente des autres. Vous ne le remarquez pas? Moi non plus. Mais les Himba, si!

 

Peut-on en conclure que seulement ce qu’on peut nommer existe pour nous, et que inversement, ce que l’on ne nomme pas n’existe pas pour nous? Un langage plus riche et plus  subtil nourrit-il une pensée plus complexe ? Le manque de vocabulaire et de nuances appauvrit-il la pensée ? Prenez garde à ne pas sauter à des conclusions hâtives!

6. Survol sur le genre

Il est temps de revenir vers chez nous, en Europe. On pense avoir tout vu, que rien de neuf ne nous étonnera par ici, mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. En fait, tout ce voyage nous a tellement renversé l’esprit que nous nous prenons au jeu de nous attarder sur ce qui paraissait anecdotique ou évident jusqu’alors. Nous voilà attablés à un Stammtisch de Berlin en  compagnie de nos colocataires allemand. Tandis que nous racontions nos découvertes sur les langues et sur les beaux paysages que nous avons croisés, une révélation inopinée arrive à l’improviste.

« Oui, nous avons dormi à la belle étoile en  Namibie, sous les reflets argentés de la lune »

LA lune, ja stimmt aber DER Mond en allemand ; de même que LE soleil éclatant de Bolivie devient féminin en allemand. Pour nous Français, la profondeur mystérieuse de la nuit ne saurait se décliner au masculin ; de même qu’on ne pourrait imaginer une force féminine du soleil resplendissant et dardant ses rayons avec intensité.

Notre ami allemand, ingénieur de son état, nous fait remarqué qu’il en va de même pour les ponts : il nous raconte à quel point il avait été choqué et un peu désanchanté, lors de son Erasmus à Paris, au moment d’admettre que le pont de l’Alma sera et restera inexorablement masculin en français.

-Ben oui, un pont, c’est une structure technique, c’est lourd, fort, long, ça ne possède que des attributs masculins, comment peut-il en être autrement ?, lui répondis-je

-Hallo ! Bist du doch dumm ! Un pont, c’est magnifique, élégant, et c’est le trait d’union entre deux rives, c’est poétique un pont, c’est une muse, elle doit être féminine !

 

Ahah, alors, se pourrait-il que le genre des éléments qui nous environnement determine aussi notre perception de ces objets ? 

7. Atterrissage dans le royaume des verbes

Une langue qui structure notre pensée?

Il est commun de concevoir le mot comme une simple étiquette unique et universalisable de la chose. Tellement ancrés dans la  tradition  platonicienne  et aristotélicienne, on considère que la chose préexiste au mot. Par conséquent, les langues sont d’abord appréhendées comme des codes plus ou moins distincts, conventionnels, pour désigner une seule et même réalité. On privilégie la fonction référentielle du langage. Mais peut-on sérieusement faire ce pari que nous partageons tous la même réalité? Ce pari tient-il encore pour un sentiment comme la mélancolie ou une notion abstraite comme l’amour ? Si on veut vraiment s’approprier une langue, la fonction référentielle est-elle suffisante ? Permet-elle de penser, de rêver en langues ? De sentir ce qui fait sa singularité? Le langage ne serait-il pas capable de faire advenir la réalité, des réalités?

N’oublions pas que la langue a aussi une fonction performative. « Dire, c’est vraiment faire », dira la philologue Barbara Cassin. Le langage que nous utilisons guide donc subtilement – et bien souvent sans qu’on s’en rende compte- notre manière de raisonner à propos des évènements dont nous sommes acteurs ou témoins.

Il structure massivement notre conception de l’espace et du temps. Il a d’énormes implications sur notre perception des couleurs, sur la qualité des formes et l’imaginaire qui y est associé. Il a des conséquences fatales sur nos facultés à dénombrer les quantités abstraites par la maitrise ou non des chiffres. Ces capacités ont des répercussions sur les techniques développées par les peuples : par exemple, sans le concept de nombres, les maisons sont conçues selon une toute autre logique, le fonctionnement du code informatique est au-delà de toute compréhension. La langue allemande, qui manie le souci descriptif avec finesse et précisions, conçoit des plans pour les technologies dont la fiabilité et la robustesse sont réputés. Le souci du rythme et des sonorités en langue arabe, de même que la tendance logique à énoncer des généralisations métaphoriques et proverbiales conduit ses locuteurs à observer le monde sous des traits plus poétiques.

La langue a donc un impact direct sur nos décisions, sur nos capacités à résoudre un problème selon un angle très particulier. 

De l'importance de diversifier ses connaissances en langues







"The limits of
my language mean
the limits of my world"

Charlemagne

Cette théorie, qui puise ses fondements dans l’anthropologie et la linguistique, part du postulat qu’il existe des « univers mentaux », des représentations du
monde, des visions de la vie qui sont orientées par les caractéristiques des langues employées – qui elles-mêmes ne cessent d’évoluer par les pratiques sociales en mutation.

Mais attention !

Si le mot ou la pratique grammaticale est absente dans une langue, cela ne signifie pas que la culture en question est dépourvue de ce concept. Cela signifie seulement qu’il
est moins marqué, moins structurel. Par exemple, ce n’est pas parce que je ne possède pas vous/tu dans ma langue que le concept de respect m’est étranger! Seulement, ils se manifestent autrement et les relations sociales sont sans doute moins déterminées par l’idée de hiérarchie. De même, si en arménien, la distinction copain/ami n’existe pas, ça ne signifie pas nécessairement que je ne peux pas  concevoir de degrés d’affection dans les relations sociales.

L’absence d’un mot, d’une structure, d’un vocabulaire donné dans une langue n’est pas un obstacle pour comprendre un mot, une structure, un vocabulaire spécifique à une autre langue. 

Ce n’est pas parce que le peuple Piraha n’a pas de mot pour dire la quantité que ça le rend incapable de comprendre le concept de nombre. Il en est simplement bien moins familier au quotidien et cette catégorie n’intervient pas dans sa logique de pensée habituelle.

La fameuse saudade portugaise/ dor roumaine (par le chant)  est ainsi définie dans le dictionnaire français comme étant « le sentiment de délicieuse nostalgie, désir d’ailleurs ». Ce mot est difficile à traduire mais l’émotion liée à ce concept peut bien sûr être ressentie par les non locuteurs. Seulement il n’est pas aussi bien caractérisé, institutionnalisé et il demeure plus flou.

La diversité linguistique démontre à quel point l’esprit humain est ingénieux et flexible. Les gens qui parlent plusieurs langues vont naturellement être portés à élargir leur esprit, à considérer une situation sous différents angles, à porter leur attention sur des choses différentes selon ce que la langue leur invite à faire.

Nous n’avons pas 1 environnement cognitif mais nous en avons 7000 autour du monde. Nous avons autant de manière de voir le monde que de manière de le dire. Et nous pouvons en créer beaucoup plus car les langues sont des organismes vivants et nous pouvons modeler ce qui nous convient en fonction de ce dont nous avons besoin.

 

Si vous voulez faire l’expérience d’une tout autre culture, sachez que le seul voyage sur place n’est pas assez, parce que vous l’expérimentez encore de votre propre manière habituelle. Non, le vrai voyage, ce n’est pas se déplacer dans l’espace. Au contraire, apprendre réellement une langue, s’ouvrir à une autre manière d’appréhender la réalité, voilà le vrai voyage, le plus efficace et le plus stimulant pour l’esprit : ce voyage-là consiste à bousculer ses repères, à s’émerveiller de paradigmes de pensée différents.  La paix passe par l’apprentissage de la langue de l’autre, la compréhension de son mode de pensée.

Cette pensée qui produit – autant qu’elle est produite par – du langage.

La richesse du plurilingue consiste dans ses « pensées archipéliques ». Osons vivre dans des cultures créolisées, où chacun se met en quête d’une cohérence singulière et responsable, pour lui-même et avec les autres, et non d’une vérité unique, abstraite et universelle. « Rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme » rappelle Levinas. Résoudre l’énigme par des raccourcis et des simplifications annule la rencontre, empêche la relation. Evitons à tout prix ces deux travers qui empêchent de « penser l’inter- culturel » :
-celui du relativisme culturel et de la tolérance à l’égard d’autrui qui mène au culturalisme et au différentialisme
-celui de l’universalisme indifférent aux différences, et qui mène à l’assimilationnisme.

Pour aller vraiment à la rencontre de l’autre, il est nécessaire de passer par la recherche collective de sens, enrichie par la diversité des expériences de chacun ; et non la mise en lumière des différences individuelles. La langue est après tout un véhicule de la pensée, non un système à penser.

Je vous donne l’opportunité de vous demander :

> Pourquoi est-ce que je pense de telle ou telle manière?

> Comment pourrais-je envisager les choses sous un tout autre angle ?

> Et aussi, quelles pensées est-ce que je souhaite créer ?  Parce que c’est toujours dans l’écart par rapport à la norme que nait la créativité.

“Parle Une Nouvelle Langue
Pour Que Le Monde Devienne
Un Nouveau Monde"

Rumi

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