Qu’est-ce qui justifie la révolte ?

Un 17 décembre, il y a 10 ans, en Tunisie, un marchand ambulant vend des fruits et légumes sur le bord de la rue. C’est Mohamed Bouazizi. Dépourvu de l’autorisation officielle qu’il n’a pu se payer, faute de moyens financiers, il exerce son activité tant bien que mal, illégalement. Mais il s’y sent contraint : sa famille de 7 enfants ne compte-elle pas sur ce seul revenu pour la nourrir ?

Mais personne n’étant au-dessus de la loi, l’illégalité finit par être punie. Ca fait déjà plusieurs fois qu’il se voir confisquer sa charrette de marchandise et sa balance, avec lesquels il travaille. Ce qui l’exaspère, c’est qu’il est témoin par ailleurs de favoritisme, de corruption ; bien des marchands versent des pots de vins à l’administration pour passer à travers les mailles du filet de la police. Pourquoi une telle injustice, fondée sur la richesse et les passe-droits pour certains ! Et voilà qu’une fois de plus, il  se trouve démuni de sa force de travail ; aucun moyen de remonter la pente, croit-il. Il s’imagine condamné à la misère.

Quelle issue sinon la mort ? Son désespoir le conduit à l’acte fatal : il s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat. Puis tout s’enchaine : se reconnaissant dans la détresse de ce geste, le peuple  exténué précipite la chute du dictateur Ben Ali en janvier suivant. Et, réveillant de sourdes douleurs longtemps réprimées, la poudrière s’enflamme au-delà des frontières pour initier ce qu’on appellera les « printemps arabes ».

L’occasion de s’arrêter un instant pour se demander ce qu’est finalement la révolte. Qu’est-ce qui distingue la révolte de la subversion ou de la révolution ? De quoi est-celle la cause ? Et que révèle-t-elle de nous ?

L’acte initial de révolte de Mohamed Bouazizi, comme toute révolte, ressemble à un appel désespéré, une bouteille à la mer, qui fait plus appel à l’émotion qu’à la raison. Au contraire, la subversion, ça se planifie, ça se pense, ça se réfléchit longuement et stratégiquement, en connaissance de cause, pour ruiner à petit feu l’ordre que l’on veut abolir. De même, la révolution nécessite une longue élaboration et une complexe réflexion sur l’ordre à instituer pour remplacer l’ancien qu’il s’agir d’abolir. Tandis que subversion et révolution s’orchestrent sur la durée, la révolte se joue dans l’émotion de l’instant.

Une émotion qui déborde et dépasse la capacité de l’individu à tolérer ou à concevoir. Quand le spectacle de l’injustice devient intolérable, face à un  impossible à supporter, telle une cocotte-minute en fin de cuisson, le trop plein doit irrépressiblement exploser et s’exprimer avec emportement vers l’extérieur. Quitte à le payer au prix de sa vie. C’est ce qui fait la différence entre le révolté et le rouspéteur. Tandis que ce dernier, qui se considère impuissant, déblatère complaintes après complaintes sans agir, le révolté est prêt à sacrifier jusqu’à sa vie pour manifester son malaise. Ce qui d’ailleurs ne manque pas de le faire ériger en héros ou en martyr quelquefois. Mais cette manifestation du cœur qui n’en peut plus est-elle toujours légitime ?

« On a toujours raison de se révolter », affirmait Mao Tsé-Toung. Certes, si la révolte est un besoin d’ordre passionnel, difficile de le juguler et peut-être simplement inopérant. En fait, est-on en droit de juger ce qui, pour un autre, est un impossible à supporter ?

Seulement, ce que l’un ne peut tolérer, l’autre l’endure avec patience. Comment la révolte peut-elle alors agir au nom de l’universel, comme elle le prétend souvent ?

 

Par ailleurs, s’il arrive que la révolte porte ses fruits et initie le changement souhaité, il est d’ordinaire plus fréquent de constater que la portée de la révolte n’est que de courte durée. S’il n’est pas martyr, le révolté a tôt fait de réprimer son malaise en reprenant la place de l’oppresseur ou du corrupteur contre qui il combattait.  C’est ce que L’Homme révolté d’Albert Camus démontre avec amertume: peut-être justement parce qu’elle est mue par cette incandescente passion initiale, la révolte prend finalement souvent le goût de la fatalité et sa superficielle victoire est éphémère.

Existe-t-il alors une bonne façon de se révolter? 

Ou faut-il penser en définitive qu’on a toujours raison de se soumettre ? 

Et toi, qu’en penses-tu ? 

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